Header image

LE POINT, Sylvain Tesson: ”Culture pope”

L’écrivain déploie ses souvenirs et décrit le communisme d’État à travers le regard d’un enfant.

Par Sylvain Tesson | Le Point

Comment peut-on être moldave ? Le prêtre-poète Savatie Bastovoi relève le défi, partageant son existence entre prière et écriture dans un monastère orthodoxe où il tient le rang de hiéromoine. Ce religieux de 36 ans a vécu une enfance impeccablement soviétique, bercée par la mélodie lénifiante (léninifiante ?) des lendemains chantants. En Moldavie, satrapie du sud-ouest de l’ex-URSS, la propagande tenait lieu de conte de fées aux écoliers. Est-ce l’écroulement des mythes d’État qui a déréglé la santé mentale du jeune Savatie et lui valut jadis un passage à l’hôpital psychiatrique ? Ou bien une politesse rendue à ce régime qui aimait inviter les artistes dans les maisons de fous ? Bastovoi nous offre avec Les lapins ne meurent pas un texte décousu, étiré comme une journée d’école dans la plaine sans issue. Le héros, Sasha, a 9 ans. Il aide ses parents à la ferme et occupe à l’école le rôle de cancre en chef. Les fêtes orchestrées par le régime rythment les jours : on y célèbre les pionniers de la révolution d’Octobre, les soldats de la “grande guerre patriotique”, les partisans antifascistes… Bastovoi déploie ses souvenirs et déroule sa méthode critique : il décrit le communisme d’État à travers le regard d’un enfant. La propagande n’y résiste pas. C’est elle, la vraie maladie infantile du socialisme

Sasha poursuit des enjeux sérieux : il veut plaire à la petite Sonia, comprendre comment les planètes flottent dans l’univers, trouver une explication à la rotation de la Terre. Ces hautes préoccupations se heurtent à l’obsession des adultes de bourrer le crâne de leurs rejetons. “Le sourire des enfants est au centre des préoccupations de notre État” : voilà le genre de fadaises qu’on infligeait aux mômes moldaves des années 80 au lieu de les laisser caracoler dans les futaies. L’étrangeté hoquetante des pages de Bastovoi tient au tableau absurde de ces vies passées à ingurgiter les slogans. Les grandes personnes sont des gens puérils et les enfants, des êtres qui auraient eu une chance de devenir poètes s’ils n’avaient été victimes de l’école. Une fois aux mains de leurs maîtres, les écoliers sont réduits à cette morne ambition : être digne de Lénine et du foulard rouge. La propagande d’État est d’autant plus laide qu’elle infecte ici des âmes vierges. Ce n’est pas beau d’abuser les petits. Les adultes sont incorrigibles. C’est peut-être la raison pour laquelle Bastovoi leur a préféré le commerce du ciel.

Les lapins ne meurent pas, de Savatie Bastovoi. Traduit du roumain (Moldavie) par Laure Hinckel (Jacqueline Chambon, 300 p., 22 euros).