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ALLAFRICA.COM: Cote d’Ivoire: Savatie Bastovoi – ” Mentir dans l’écriture, c’est pécher deux fois ”

Interview

Atypique écrivain roumain, Savatie Bastovoi, 37 ans, a sorti, cette année, son dernier ouvrage. Les lapins ne meurent pas, un succès de Salons du livre dont celui de Paris.

« Les lapins ne meurent pas » est le premier roman moldave traduit en français. Une fierté ?
Oui, plus qu’une fierté, c’est un honneur. « Les lapins ne meurent pas » est, en effet, le premier roman moldave publié en français – le premier depuis l’indépendance (1991) de ce pays déshérité. On y trouve des lapins, bien sûr, mais aussi beaucoup de forêts et pas mal de Lénine. Le héros est un gamin de la campagne, un écolier des années 1980, époque où les gentils soldats de l’Armée rouge «fraternisent avec les gens simples d’Afghanistan», qui leur racontent, «en faisant des signes», l’inhumaine «cruauté du capitalisme», ce «corbeau noir» qui rêve d’écarteler la «colombe de la paix».

Pourquoi avoir choisi les frêles épaules d’un enfant pour porter le récit ?
C’est une erreur de croire que les épaules d’un enfant sont frêles. Il n’y pas plus solide qu’un enfant. La preuve, ce sont les adultes qui souffrent de rhumatisme. Sasha est un élève malheureux que le système scolaire broie. J’ai choisi l’enfance, car, par sa belle naïveté, elle est capable de mieux refléter le monde et lui renvoyer les laideurs qu’il crée. En plus, elle concerne tout le monde. En touchant à cette tranche d’âge, vous touchez aussi bien les plus jeunes que les adultes qui sont tous des ex-enfants.

Cet enfant a des difficultés scolaires, c’est un peu ce que vous avez connu. Sasha, n’est-ce pas vous, finalement ?
Vous avez raison. Sasha, c’est beaucoup de moi. Il est question de mon enfance. Oui ! C’est ma vie et ce sont des détails quotidiens. C’est d’un réalisme absolu. A travers les efforts maladroits (et vains) de Sasha, pour «bien faire» à l’école, se révèlent la brutalité et la grossière inattention à l’égard des enfants dont faisaient preuve les enseignants d’alors, effrayants gardes-chiourmes à la taloche facile.

Il se dit qu’un professeur vous a accusé de démence. Est-ce vrai ?
C’est exact. Mon père était professeur de philosophie et surtout, propagandiste de l’athéisme scientifique. J’étais ancré dans ses conceptions jusqu’à mon entrée dans les ordres. J’étais donc un peu différent des jeunes de mon âge. Je menais déjà des réflexions trop matures pour mon âge. Cette précocité, ce sens de l’analyse, de la polémique philosophique dérangeaient énormément certains, mais en particulier, un de mes professeurs qui ne supportait pas la contestation. Au lycée, j’ai été interné, à sa  demande, dans un hôpital psychiatrique à Socola où j’ai écrit les poèmes du recueil Un Valium pour Dieu qui m’a consacré comme poète. Finalement, à quelque chose malheur est bon. Ce professeur m’a fait du bien. Sa punition m’a rendu écrivain et créateur.

« Les lapins ne meurent pas » est autobiographique car Sasha est moine comme vous. Je me trompe ?
J’avais, ou si vous voulez, Sasha avait placé sa foi dans le régime communiste. Après sa chute, il fut très troublé. Il va finalement placer sa foi dans la religion chrétienne-orthodoxe. Le personnage principal est un enfant moine de 13 ans. En Roumanie, ce sont les moines qui gardent la barbe et portent la croix orthodoxe.

Que fait-il exactement?
Il s’agit de l’enfance de ce garçon dans une grande province de l’Union soviétique, précisément en milieu rural. Il grandit au milieu des slogans, des mots d’ordre à la gloire du communisme et du socialisme triomphants. A côté, il est question de la vie d’un enfant en campagne qui s’occupe des cochons afin d’aider ses parents…

Pourquoi avoir choisi ce décor et cette restitution chaude des années staliennes ?
Je viens de la République de Moldavie. Je peux dire que c’est le décor de ma propre enfance. Je suis né en Union soviétique et j’ai donc écrit ce que j’ai vécu. Ma manière de restituer la propagande stalinienne, martelée dans les écoles, tant moldaves que roumaines, n’est en rien dogmatique : elle relèverait plutôt de la poésie de l’absurde.

Pourquoi ce titre  baroque et pourquoi se bagarre-t-on autant dans votre livre ?
Le titre du roman est extrait d’un des dialogues, ubuesques et farfelus, entre le garde forestier Makarici et une figure imaginaire de Vladimir Ilitch (Lénine), les deux personnages se disputant avec véhémence au sujet des lapins et de leur nature présumée éternelle. C’est vrai qu’on se bagarre sans cesse, dans mon livre-ci. Mais c’est une lecture au premier degré. Au second degré, c’est contre sa conscience, le plus souvent, qu’on se bagarre. Ceux qui se bagarrent le font contre leur propre conscience.
Connaissez-vous l’Afrique ?
Très peu. Mais je sais qu’on s’y bagarre (Rire).

Cela vous fait rire…
On ne rit pas toujours que de joie. La tristesse peut déclencher le rire. Pour répondre plus sérieusement à votre question, je connais le Soudan du Sud. J’y ai un oncle qui a fait des affaires commerciales.

Avez-vous entendu parler de la Côte d’Ivoire ?
J’ai très peu entendu parler de ce pays.

La religion intervient dans votre écriture censée proposer des romans et non des essais. N’est-ce pas une erreur ?
Nous ne pouvons pas séparer l’être de la foi. L’écrivain doit être un être tout entier. L’écriture est l’expression la plus pure de ce que nous sommes. Je ne sépare pas l’écriture de l’homme que je suis. Je suis un homme, donc je me représente dans tout, y compris dans la foi.
Pourquoi êtes-vous devenu moine ?
Entre les années 1996 et 1998, j’étais étudiant de la faculté de philosophie de l’université de l’ouest, à Timişoara. J’ai abandonné ce cursus qui n’était plus en harmonie avec moi-même. En 1999, j’ai reçu la tonsure monacale et pris le nom de Savatie. Le 28 octobre 2000, j’ai été ordonné diacre puis, en 2002, prêtre. Je vis, aujourd’hui, au monastère de la Nativité du Christ, situé dans la région sécessionniste de Transnistrie.

Dans la foi, il est interdit de dire des mensonges alors qu’écrire, c’est mentir…
Je ne pense pas que l’écriture doive supposer le mensonge ou le mentir.

Nous faisons allusion au mentir vrai…
C’est une conception moderne de l’écriture peut-être. Mais, je ne la partage pas du tout. C’est un péché de mentir. Et mentir, dans l’écriture, c’est pécher deux fois.